Comment Hildegarde de Bingen frôla l’excommunication peu de temps avant sa mort?

Par | 31 mars 2018

L’interdit que les prélats de Mayence infligèrent au couvent du Rupertsberg, lorsque Hildegarde (1098-1179) atteignit les quatre-vingts ans, trouve son origine dans les tensions politiques qui sévissaient entre d’une part les partisans du Pape Alexandre III (1105-1181), défenseur du parti anti-impérial regroupé sur l’Italie méridionale et la Sicile, puis la Lombardie (ligue lombarde), et d’autre part les partisans de l’Empereur Frédéric Barberousse (1122-1190), dans ses tentatives de restaurer la splendeur de l’Empire en remettant la main sur l’épiscopat allemand et même la papauté (alliances avec les antipapes Victor IV (V), Pascal III et Calixte III). La querelle des investitures, qui semblait avoir trouvé un terme dans le concordat de Worms (1122), reprit de plus belle jusqu’à ce que les troupes impériales soient ravagées par une terrible épidémie qui les décima lors de la prise de Rome en 1167. Battu définitivement à Legnano en 1176 par les Lombards, Frédéric Barberousse vint se prosterner devant le Pape Alexandre III, reconnu par l’empereur dans son autorité de souverain pontife, à Venise le 24 juillet 1177, accord qui déboucha sur le fameux traité surnommé « la Paix de Venise ».

En dépit de l’unité italienne passagèrement retrouvée, le climat politique en Allemagne resta tendu, et le fait qu’Hildegarde fit enterrer sur les terres consacrées du monastère du Rupertsberg un ancien adversaire de l’Empereur attira la colère de ses supérieurs mayençais qui lui intimèrent d’exhumer la dépouille de ce noble excommunié, ordre auquel celle-ci et ses moniales se sont soustraites en effaçant les traces de sa sépulture. Devant son obstination, les prélats profitèrent de l’absence de leur archevêque pour excommunier le couvent et condamnèrent les moniales au silence : plus possible alors de recevoir la communion, d’entendre la messe ni même de chanter le divin office !

C’est pour se défendre notamment contre cette interdiction de chanter qu’Hildegarde de Bingen va dénoncer le « crime spirituel » commis par les prélats dans sa très brillante lettre !

Dans l’un de ses plus beaux chefs-d’œuvre épistolaires, « la lettre aux prélats de Mayence », l’abbesse reproche à ses supérieurs de perturber l’harmonie céleste à laquelle l’Église doit s’unir par ses chants incessants. Véritable testament spirituel du chant, cette lettre débute le Mystère Vox Sanguinis sur les Chants et les Visions d’Hildegarde de Bingen, car elle révèle, dans un climat religieux et politique tendu, la puissance intérieure de cette femme qui, âgée, épuisée, et en dépit des frilosités de ses supérieurs troublés par ce schisme à peine résolu, ne recule pas devant les intimidations de son temps.

L’enjeu demeure de son côté avant tout spirituel. Les instructions de ses supérieurs, si elles étaient mises en œuvre, déferaient la communion entre l’Église et le chant de l’harmonie céleste. Se soumettre à leurs ordres reviendrait ainsi à apporter son concours à l’œuvre du diable qui s’oppose à l’ordre divin, ce qui est impossible ! En conclusion de sa lettre, l’abbesse du Rupertsberg n’ira pas par quatre chemins, et les mettra en garde : « Aussi, que ceux qui détiennent les clefs du ciel prennent bien garde de ne pas ouvrir ce qui doit rester fermé et de ne pas fermer ce qui doit être ouvert, car ceux qui président seront jugés avec la plus dure des sévérités, à moins, comme le dit l’Apôtre, qu’ils ne président avec zèle ! ».

L’interdit fut levé quelques mois avant sa mort, au retour d’Italie du chancelier de l’Empire et archevêque Christian de Mayence, la sanction n’ayant plus lieux d’être. L’abbesse put alors quitter ce monde en paix peu de temps après.

Cette difficulté rencontrée dans la fin de sa vie fait étrangement écho aux deux procédures de canonisation demandées par Grégoire IX et Innocent IV, qui échouèrent de manière imprévue. La sainte, bien que toujours vénérée dans sa région et très vite dans toute l’Allemagne, ainsi qu’en régions picarde et brabançonne, ne vit définitivement son culte être étendu à toute l’Église que le 10 mai 2012 par voie de canonisation équipollente, prononcée par le pape Benoît XVI et fut nommée quatrième Docteur femme de l’Église le 7 octobre 2012, aux côté de Jean d’Avila. Une très longue attente qui trouva une issue heureuse plus de huit cents ans après sa mort…

Devenez amabassadeurs du projet de CD et de film sur le Mystère Vox Sanguinis, un drame musical original remettant en scène Chants et Visions d’Hildegarde de Bingen

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