A Bordeaux : l’hôpital antonin, la maladie, les droits et devoirs de l’hôpital

Par | 24 juin 2019




« La maladie est la grande Responsabilité des Antonins » nous dit Joseph de Montchenu, historien et membre de l’AFAA, décédé en 2013, spécialiste de l’histoire antonine en Aquitaine et auquel nous faisons, ici, référence.

Dans le Sud-Ouest, c’est pendant la période de 942 à 1342 que les populations subissent un terrible fléau qui devait exister d’ailleurs dans des temps plus anciens.

Des années de disette et les froids exceptionnels provoquent de terribles épidémies : « le froid a été si intense que la mer a gelé sur les Côtes de Gascogne. Des milliers de gens meurent… de maladies pestilentielles  » nous dit le Livre des Coutumes.

Lors des années 1348 à 1365, celles-ci sont si violentes que plus du tiers de la population bordelaise a péri. Certains quartiers de la ville sont rasés.

Les activités portuaires de Bordeaux ont sans doute pu faciliter l’extension rapide des maladies.

Il faut noter qu’à cette époque toute maladie étant prise pour peste, le Feu sacré se confond avec « les maladies pestilentielles ».

En effet, les symptômes initiaux entre Ignis sacer (1) et « peste noire », sont assez semblables.

Le devenir des malades contagieux étant alors confié, sans réserve, aux Hospitaliers de Saint-Antoine par le Chapitre de Saint-André et l’autorité pontificale, on se doit d’admettre que les Antonins sont confrontés alors à toutes les formes d’épidémies.

Pourtant, si l’ignis sacer gangréneux n’avait rien de commun avec la peste d’Orient, il faudra attendre plus d’un siècle et demi pour différencier les maux et comprendre que la peste venait par contagion. 

A quel moment, les Hospitaliers ont-ils fait le lien avec « cet ergot qui attaque aussi bien le blé que le seigle et qui rendait la mouture, puis le pain, rouge comme du sang ? ».

Il est permis de penser que ce fut assez tôt vu les nombreux moulins dont se dotent commanderies et hôpitaux et qui permettent de mieux surveiller la qualité des céréales utilisées.

A Bordeaux, on insiste plus particulièrement sur l’aspect religieux des soins, pratiqués par les Frères de l’Aumône (« bénédictions données avec des vins, de l’eau des fontaines sacrées ou de la graisse, par les mains qui lavent, soignent », etc.).

DROITS ET DEVOIRS DE L’HÔPITAL ET DES MALADES

C’est dans le traitement des malades et dans l’organisation de leurs établissements que se distinguent les Chanoines réguliers de l’Ordre de Saint-Antoine.

En l’an 1476, le Chapitre Général décide, en accord avec les responsables religieux locaux, une Réformation dans l’Ordre puis dans l’organisation de chaque Hôpital.

Les Droits et les Devoirs de l’Hôpital, comme ceux des malades et infirmes, sont précisés dans les statuts de chaque Hôpital et confirmés en 1478 dans le Bullaire de Saint-Antoine (manuscrit latin du notaire Guerini).

Tous les biens de l’Ordre de Saint-Antoine, dans chaque partie du monde (c’est l’Europe des Antonins !), seront affectés à l’Hospitalité des atteints et infirmes du Feu infernal…

Tous les malades (hommes et femmes) atteints par ce mal seront reçus, à leur demande, dans toute Maison de l’Ordre.

Si le malade devient infirme et impotent et, de ce fait, ne peut plus assurer sa subsistance, il sera accueilli à vie par le Commandeur, définitivement et sans réserve et affecté dans la commanderie de son pays d’origine.

Selon son état, il pourra être amené à servir la Communauté et être utile à tous, ayant l’assurance d’être aidé et nourri sa vie durant (gardien de l’église, jardinier, cuisinier, tailleur, emploi à la ferme, surveillant de moulin, etc.). 

Selon l’importance de la commanderie, les malades peuvent être affectés dans un autre Hôpital mais aucun ne peut leur être refusé.

Les malades peuvent demander le séjour et l’entretien comme infirmes libres ou se donner à l’Ordre. Ils font alors partie intégrante du « Tiers-Ordre antonin » et portent le Tau.

Ils doivent obéissance et loyauté envers l’Ordre : ils jurent de ne rien aliéner de l’Ordre, mais au contraire d’entretenir ses biens ; ils peuvent donner une contribution à l’Ordre, au moment de leur entrée, mais aucune obligation n’est imposée.

Les malades infirmes ne peuvent être renvoyés que sur faute grave ou s’ils causent scandale parmi les autres infirmes, à condition qu’ils soient incorrigibles, l’ultime punition étant le bannissement de l’Ordre.

Le commandeur a l’obligation de verser les pensions dues aux infirmes de l’hôpital, mais n’a aucune obligation pour ceux qui résident à l’extérieur.

Les malades vivant à l’hôpital y trouvaient les remèdes, les soins permanents des Hospitaliers, une allocation quotidienne et, s’il le fallait, un entretien à vie sans oublier des mesures de protection, d’aide et de prévoyance. Toutes ces actions s’adressaient aux plus pauvres, comme aux fortunés.

N’est-ce pas là les origines des œuvres sociales de nos jours ?

Il est curieux que l’Ordre de saint Antoine, modèle social avant l’heure, renommé pour sa compassion vis-à-vis des malades, ses compétences médicales et sa charité, n’ait laissé aucune trace dans la ville de Bordeaux : pas de monument, pas de ruines, pas de plaque, pas même une rue dédiée à Saint Antoine ou aux Antonins.  

Remplacés par les Feuillants vers la fin du XVIème siècle sans qu’on en sache exactement la raison, les Antonins et leur célèbre saint ont basculé dans l’oubli le plus total.

Rapporté par Danielle Blanc, vice-présidente de l’AFAA

(1) l’ergotisme est à l’origine de mal des Ardents ou Feu (de) Saint-Antoine

(2) Le Commandeur (ou précepteur) est l’autorité religieuse à la tête d’une Commanderie ou Préceptorie, base de l’organisation territoriale de l’Ordre antonin et dont dépend un hôpital ou des hôpitaux antonins.

Ces fameuses colonnes torses, citées par Joseph de Montchenu dans ses récits, proviennent en fait du chœur de la chapelle Saint-Antoine des Feuillants, qui a remplacé, en 1604, l’église initiale des Antonins hospitaliers.
Détruite à son tour, sur son emplacement a été construit le Musée et tracée la rue Paul Bert.

Musée d’Aquitaine-Bordeaux / photo Alexandra Maurel

Photo Alexandra Maurel

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